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Récits
à caractère régionaux tout en ayant une portée universelle
car . . . .
La Bible en Jean 3:16 ** Car Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle.
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Le tison
arraché du feu
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ou l’histoire véritable de la conversion
et de la mort du
dernier condamné à mort du district de Courtelary,
exécuté à Courtelary, au canton de Berne, le 2 décembre
1835
(LCC : c'est ainsi qu'on appellera - le criminel converti -
dans ce récit)
REMARQUE PREALABLE
Tharsei n'aurait point songé à adapter et à résumer ce
récit, si ce n'était pour donner suite à un souhait
exprimé par plusieurs personnes, en 1835, qui ont cru, avec
raison, qu'il pourrait être utile à quelques âmes. L'auteur
du récit original a vu LCC dans ses derniers moments après
avoir été appelé à le visiter durant sa longue détention,
à l'accompagner de Berne à Courtelary et jusqu'au pied de
l'échafaud. Il a senti que personne ne pouvait donner autant
de détails sur cette conversion et sur cette mort.
Peut-être qu'un lecteur ou l'autre, qui pense que le salut
n'est pas pour un criminel, changera d'avis. Il faut en effet
savoir que la conversion est l'œuvre de Dieu et non celle de
l'homme, et que ce qui est impossible aux hommes, est possible
à Dieu : Qu'il se rappelle que Celui qui a dit au brigand sur
la croix : "Aujourd'hui tu seras avec moi en
paradis", a pu aussi sauver et renouveler le malfaiteur
dont voici l'histoire... Qu'on la lise d'un bout à l'autre
avec attention, sans préjugés, sans orgueil, et alors
seulement on pourra porter un jugement.
C'est donc uniquement en vue de la gloire de Dieu et du salut
des pécheurs, que ces lignes ont été écrites en toute
simplicité.
Autre lecture recommandée, également dans ce site :
La
rédemption des malfaiteurs
Voici l'histoire :
LCC, né à Cortébert au début du 19ème siècle, passa son enfance dans la maison paternelle
jusqu'à l'âge de 14 ans. Puis il fut placé près
de Büren pour y apprendre l'allemand. Son enfance jusqu'à sa
première communion, qu'il fit aux fêtes de Pâques 1818,
n'offre rien de remarquable. Il se distinguait cependant parmi
ses camarades par de l'adresse et de l'intelligence. Il était
fort et robuste et se montrait un ouvrier actif et
infatigable.
Son père qui avait longtemps fait le métier de voiturier
pour transporter des farines de Bâle à La Chaux-de-Fonds,
l'employait souvent au charriage. Dans ces derniers temps il avait entrepris le roulage, qui
a lieu toutes les semaines du premier au second de ces
endroits.
A l'époque où un orgue fut établi dans le temple de
Corgémont, il manifesta le désir de le toucher, et il alla
pour cet effet prendre des leçons chez le maître d'école d'Oberwyl,
puis à son retour et après s'être procuré un clavecin il
s'exerçait sous la direction de la fille du pasteur de Corgémont.
LCC n'était point mal vu de ses camarades;
loin d'être querelleur ou tapageur on assure qu'il se
plaisait à remettre la paix et l'ordre là où ils étaient
troublés. Sa conduite n'était pas très déréglée; on ne
le voyait pas souvent dans les cabarets et lors même qu'il y
allait, ce n'était jamais pour s'y enivrer.
Il était officieux et on le cherchait souvent dans son
endroit, lorsqu'il y avait quelque ouvrage à faire qui
demandât de la force et de l'adresse. Mais il avait un
penchant très prononcé à l'impureté. C'est ce penchant criminel qui l'a perdu. A cela se
joignait un grand fond d'orgueil et l'amour de l'argent.
S'il eût trouvé quelque fortune dans la malheureuse qu'il
a traîtreusement assassinée, il n'eût jamais commis ce
crime. Comme quelques-uns de nos lecteurs ignorent peut-être
la nature de ce crime révoltant, il ne sera pas inutile de le
retracer en peu de mots. MFV, de Tramelan-Dessus, âgée de
23 ans, était servante chez une tante de LCC; celui-ci la
prit en affection, et à la suite d'une danse elle fut à lui.
Après avoir entretenu pendant quelque temps avec elle un
commerce charnel, il s'aperçut qu'elle était enceinte et lui
promit le mariage.
Mais ayant ouvert son coeur à la jalousie, écoutant son
orgueil, qui lui faisait envisager comme un déshonneur
d'avoir pour femme une pauvre servante, voulant cacher sa
faute, redoutant l'opprobre, et peut-être aussi ne voulant
point avouer la paternité par motif d'avarice, il conçut
l'horrible projet de s'en défaire par le meurtre.
Alors aveuglé par Satan, il se persuade qu'il pourra
facilement détourner les soupçons, en faisant croire qu'elle
a été tuée par un coup de pied de cheval. Il lui donne rendez-vous dans une étable dans la nuit du
20 au 21 février 1835, et là, il assomme avec un morceau de
bois dur la malheureuse qui s'était abandonnée à lui, et
qui bientôt devait devenir mère. Cette pauvre victime de sa brutalité et de sa noire malice
est trouvée le lendemain gisant aux pieds des chevaux, le
crâne fracassé, sans mouvement et sans vie. Ainsi fut
accomplie cette œuvre de ténèbres !
" Ainsi, quand la convoitise a conçu elle
enfante le péché, et le péché étant consommé produit la
mort " (Jac. 1, 15 ).
LCC ajouta l'audace au crime. On ne conçoit
guère l'effronterie et le calme avec lesquels il osa aller
contempler sa victime le jour même ou le lendemain de celui,
où il venait de l'immoler à sa fureur. Soupçonné et arrêté par ordre de M. le Préfet, il
parut emporter avec lui ce sang-froid dans sa prison; mais ce
calme n'était qu'apparent, ainsi qu'il me l'a confessé plus
tard.
Il y alla en protestant de son innocence, et ce langage, il
le tint encore longtemps.
Ses réponses astucieuses et entortillées dans les
interrogatoires qu'il subit d'abord, révélèrent la
fausseté et la duplicité de son caractère. On ne le
quittait jamais sans être mécontent de son langage et sans
emporter la conviction qu'il dissimulait la vérité...
On le trouvait endurci et revêtu d'une cuirasse de
mensonge et d'hypocrisie qui résistait à toutes les
questions et aux pressantes sommations qu'on lui adressait.
Cependant, il fit des aveux à son juge, qu'il ne tarda pas
à rétracter, pour les confirmer ensuite.
Il avoua le meurtre, mais il nia la préméditation, et il
se contredit si souvent dans ses réponses, qu'il était
presque impossible de savoir à quoi s'en tenir sur la
manière dont le crime avait été commis.
M. le doyen, qui m'a fait part des détails
précédents, et M. le pasteur, qui le visitèrent
souvent dans sa prison à cette époque, avaient le coeur
navré de tant d'endurcissement et d'hypocrisie; quelquefois,
il paraissait touché, mais ce n'était point à salut, car il
ne sentait point vivement la gravité de son crime.
Ce qui le touchait, c'était la peine qu'il causait à ses
parents et la honte qui rejaillirait sur sa famille, s'il
devait être exécuté. Le remords n'était point encore
poignant dans son âme, tant elle était fermée au repentir. Il l'a dit depuis, s'il versait des larmes, c'était en vue
des intérêts et de la considération de ce monde et
nullement à raison de sa dégradation morale et du péché
affreux qu'il avait commis devant Dieu !
C'est dans ces tristes dispositions que je le trouvai la
première fois que je fus appelé à le voir au mois de
juillet.
Tout grand et horrible criminel qu'il était, il ne
paraissait pas même convaincu de l'énormité de son crime,
dont je cherchai à lui faire sentir toute la noirceur; et je
fus obligé de prendre en main la loi de Dieu et de lui
expliquer les dix commandements, pour lui dévoiler
l'absurdité de sa propre justice; car il voulait en quelque
sorte se justifier par ses œuvres, disant, que s'il était un
meurtrier, il avait pourtant toujours été pieux et
charitable ! Après cela que l'on ne dise plus que la
propre justice ne se trouve point chez les grands
criminels ! Elle se rencontre plus ou moins dans le coeur
orgueilleux de tout homme que la grâce de Dieu peut seule
humilier à salut.
Je m'efforçai de lui prouver par la Parole de Dieu, que
non seulement il était un pécheur maudit de Dieu, pour avoir
transgressé le sixième commandement de la manière la plus
révoltante en immolant son épouse et l'enfant qu'elle
portait dans son sein; mais qu'il avait également violé le
septième, le dixième commandement, ainsi que tous les
autres, sinon extérieurement, du moins intérieurement par
des pensées et des désirs condamnables.
Je l'engageai sérieusement à écouter la voix de sa
conscience, et à descendre au fond de son coeur, pour
apprendre à connaître sa profonde corruption, source de tous
les péchés qu'il avait commis.
Il parut donner quelque attention à mes paroles, mais dans
les visites postérieures que je lui fis, je ne tardai pas à
me convaincre, que quoiqu'il reçut avec une apparente
docilité mes exhortations, son coeur était encore toujours
fermé à la vraie tristesse selon Dieu... ; et que s'il
recevait momentanément quelque bonne impression, bientôt
elle était détruite par les conversations qu'il avait avec
d'autres malfaiteurs enfermés dans la même prison.
Une fois transporté dans une autre prison, seul, livré à
lui-même et à ses réflexions, il fut plus accessible à la
vérité, et je profitai de cette disposition pour lire avec
lui la parole de Dieu, dont je lui expliquai successivement
plusieurs morceaux en priant le Seigneur d'éclairer son
entendement ténébreux et de toucher son coeur endurci.
Je lui fournis aussi quelques bons livres, tels que les
commencements et les progrès de la vraie piété par un homme
bien connu de même que l'histoire de la conversion d'un autre, et
d'autres ouvrages à sa portée.
J'avais souvent avec lui des entretiens fort intéressants,
où il me faisait des questions qui annonçaient de
l'intelligence, mais une ignorance profonde des vérités de
l'Evangile et de son propre coeur. L'on pouvait aussi entrevoir, à travers ses nombreuses
assertions pour faire croire qu'il ne craignait pas la mort,
un espoir secret d'échapper au supplice par une commutation
de peine. Ainsi s'écoulèrent plusieurs semaines, durant lesquelles
je le visitai souvent; mais toujours en me défiant de sa
sincérité.
Le 21 septembre fut pour lui un jour terrible, bien propre
à produire sur son coeur une forte impression! Ce fut ce jour
là que M. le directeur de la police
centrale lui communiqua sa condamnation prononcée par le
tribunal d'appel; j'étais présent. Après que M. le directeur, son secrétaire et le
défenseur de LCC se furent retirés, ce dernier, qui avait
pu se contenir jusqu'à ce moment, se jeta sur moi en
répandant un torrent de larmes et en s'écriant :
- Au nom de Dieu, ne m'abandonnez point ! Mon pauvre
père ! Ma pauvre mère ! Que je suis
malheureux ! ...
Puis il prit une défaillance et il fallut le conduire au
lit.
Mais même alors, la grâce de Dieu n'avait point encore
brisé ce coeur rebelle; et son avocat, lui ayant fait entendre d'abord après la lecture de
sa sentence, que celle-ci pouvait être annulée pour vice de
forme, il l'avait chargé d'en faire la demande au Grand
Conseil, et au cas qu'elle fut maintenue de recourir en grâce
auprès de cette autorité suprême.
Le malheureux ! Qu'il aurait mieux fait de rechercher
avec ardeur la grâce du Seigneur que celle des hommes !
Que de tristesse et de combats il se serait épargnés !
Mais le Dieu des miséricordes, qui ne veut pas la mort du
pécheur, mais sa conversion et sa vie, voulait encore lui
accorder du temps pour rentrer en lui-même et se
convertir !
Durant plusieurs jours il fut malade. Je profitai de cette circonstance pour le conjurer de
m'ouvrir entièrement son coeur afin de pouvoir lui parler
selon ses véritables besoins spirituels; mais hélas!
alors encore il persista à nier la préméditation, et il
alla même jusqu'à me dire "qu’il soutiendrait jusque
sur l'échafaud la non-préméditation", tellement
il était sous l'empire du démon.
Il serait peut-être parvenu à me faire croire que
c'était sans préméditation qu'il avait assassiné sa
victime, si je n'eusse eu connaissance de la procédure, et si
une voix secrète ne m'eût averti qu'il jouait un rôle
hypocrite.
Chaque fois que je le voyais, je lui faisais part de mes
doutes, en l'avertissant que s'il m'en imposait, toutes les
promesses de l'Evangile faites au pécheur pénitent ne le
regardaient point et qu'il ne devait point se les appliquer. A plusieurs reprises il me sembla qu'il allait me faire des
aveux, mais au moment même, où je croyais les obtenir, il
s'arrêtait et gardait le silence. Pourquoi? C'est ce que je
ferai connaître plus bas...
Du reste, je continuai à l'instruire, en faisant de
fréquents appels à sa conscience, accompagnés de prières.
Lui-même lisait beaucoup dans la Bible et dans les autres
livres que je lui remettais, et il savait assez bien rendre
compte de ses lectures. Je dois lui rendre ici le témoignage qu'il se conduisait
fort bien dans sa prison, qu'il était doux, patient et
reconnaissant de la manière humaine, dont il était traité.
Il répétait souvent que pour un prisonnier il n'aurait pu
être mieux. Ayant été dans le cas de m'absenter, je fus remplacé
auprès de LCC par M. le pasteur et par un diacre, qui le visitèrent régulièrement, et le trouvèrent
dans de bonnes dispositions apparentes; mais ils eurent comme
moi le sentiment que sa repentance n'était point vive et
profonde, et que peut-être il manquait de sincérité.
A mon retour, je lui exprimai un jour de la manière la
plus énergique mes doutes sur sa sincérité: après lui
avoir de nouveau retracé vivement toute l'horreur de son
crime, ainsi que mon collègue l'avait déjà fait la veille,
je lui déclarai formellement, que j'étais persuadé qu'il
faisait l'hypocrite et qu'en trompant le ministre du Christ,
qui, par amour pour son âme immortelle, voulait le mettre sur
la bonne voie, il se trompait lui-même, et qu'aussi longtemps
qu'il en agirait de la sorte, il n'y avait pour lui aucun
espoir de salut, aucune paix véritable, insistant sur ces
paroles de l'Ecriture: "Celui qui cache ses
transgressions ne prospérera point".
Je lui citai l'exemple d'Achan, celui d'Ananias et de
Saphira.
Le Seigneur que j'avais ardemment supplié de bénir mes
paroles m'exauça, le coeur de LCC s'émut, s'ouvrit, et il
m'avoua avec larmes la "préméditation" de
son crime, et comment il en était venu à le commettre. Je ne
répéterai point ici ce que j'ai déjà dit plus haut sur les
affreux motifs qui l'y portèrent...
- Mais, malheureux ! lui dis-je, pourquoi m'avez-vous
si longtemps caché la vérité ? Voyez ! Vous avez
ajouté à tous vos crimes celui du mensonge et de
l'hypocrisie qui sont en abomination à Dieu; vous avez donc
doublement encouru la condamnation éternelle! Ne
saviez-vous pas que vous péchiez indignement en trompant vos
pasteurs, et en mentant ainsi devant Dieu et devant les hommes!
- Oui, mais je croyais que vous veniez de la part des
juges, et comme j'espérais obtenir ma grâce, je ne voulais
pas nuire à ma cause par mon aveu; mais je le sens
maintenant, il vaut mieux que mon corps meure et que mon âme
soit sauvée: Mais croyez-vous que je puisse être pardonné
de Dieu, puisqu'il est écrit "que les meurtriers
n'hériteront point le royaume des cieux" ?
Oui, lui répondis-je, le Dieu des miséricordes reçoit en
grâce les plus grands pécheurs, lorsqu'ils se convertissent: témoin le brigand sur la croix: Jésus-Christ, le Fils de
Dieu, Dieu manifesté en chair, est venu chercher et sauver ce
qui était perdu. Si donc vous sentez votre profonde misère,
si vos nombreux péchés vous affligent sincèrement, si le
souvenir du crime atroce que vous avez commis vous angoisse et
vous trouble, jetez-vous au pied de la croix du Christ,
priez-le de vous laver dans son sang précieux, dites-lui
comme David: "O Dieu aie pitié de moi, selon ta
gratuité, selon la grandeur de tes compassions efface mes
forfaits. Lave-moi parfaitement de mon iniquité et me nettoie
de mon péché! Car je connais mes transgressions et mon
péché est continuellement devant moi. J'ai péché contre
toi, contre toi proprement et j'ai fait ce qui déplaît à
tes yeux. Purifie-moi du péché avec de l'hysope et je serai
net; lave-moi et je serai plus blanc que la neige! O
Dieu crée en moi un coeur net, et renouvelle au-dedans de moi
un esprit bien remis! O Dieu délivre-moi de tant de
sang et ma langue chantera hautement sa justice!"
Croyez que "le sang du Christ est toujours frais et
vivant pour intercéder pour vous". Croyez qu'il peut et
veut vous sauver, ce charitable rédempteur, qui a dit:
"Je ne rejetterai point celui qui viendra à moi ! " Croyez-le véritablement de tout votre coeur, et vous
éprouverez l'efficacité de sa grâce toute puissante, et
"étant justifié par la foi vous aurez la paix avec Dieu
par notre Seigneur Jésus-Christ, qui lorsque nous étions
ennemis de Dieu nous a réconciliés avec lui par sa
mort".
Mais au nom de ce Dieu miséricordieux, aujourd'hui que
vous entendez sa voix, n'endurcissez pas plus longtemps votre
coeur; car il est écrit: "Cherchez l'Eternel pendant
qu'il se trouve, invoquez-le pendant qu'il est temps."
Je lui montrai à quel terrible danger il s'était exposé
en renvoyant toujours sa conversion, et de quelle longue
patience le Seigneur avait usé envers lui, affreux criminel.
Alors il parut touché de la grande miséricorde de Dieu à
son égard, et versa des larmes de repentir et de
reconnaissance.
- Quoi, dit-il, est-il bien possible que j'aie tant
offensé un aussi bon Dieu, un aussi charitable Sauveur ?
Dès lors prosterné avec ce pauvre pécheur humilié et
contrit devant le trône de la grâce, je pus prier de bon
coeur et avec l'assurance d'être exaucé..., ce qui ne
m'avait pas été donné auparavant; je pus remercier le
Seigneur de ce qu'il avait eu compassion de cette pauvre âme,
n'étant plus retenu par la crainte de lui donner de fausses
espérances.
Cependant non content d'avoir obtenu son aveu, pour mieux
m'assurer de la sincérité de son repentir, je lui conseillai
de le faire à l'autorité, sans se laisser arrêter par une
fausse honte, ou par la crainte de la mort. Il avait voulu, disait-il, le différer jusqu'à l'heure de
son supplice et alors faire sa pleine confession. Mais je lui fis comprendre que cet aveu tardif n'aurait
plus de prix, et qu'il ne fallait point attendre que le Grand
Conseil se fût occupé de son recours en grâce, s'il voulait
prouver la réalité de sa conversion.
Il me semblait cruel de l'engager à cette démarche, qui
devait nécessairement influer d'une manière défavorable sur
ceux qui étaient appelés à décider de son sort, mais ma
conscience m'y obligeait et la charité m'en faisait un
devoir. Enfin, après de rudes combats, il se décida à
écrire à M. le préfet de Berne pour lui avouer la
préméditation. A dater de ce moment LCC fut
"un homme nouveau" (2 Cor. 5, 17); il put
sentir toute l'horreur de son crime, et en même temps croire
qu'il était sauvé gratuitement par la grâce de Dieu en
Christ. La mort ne lui parut plus redoutable !
Comprenant que s'il obtenait la grâce du Grand Conseil, il
serait enfermé vraisemblablement pour le reste de ses jours,
il se repentit de l'avoir demandée.
Certainement, me dit-il à plusieurs reprises, il vaut
mieux que je meure! Peut-être que, si je devais passer
plusieurs années dans la maison de force, je m'abandonnerais
à l'impatience et je commettrais encore bien des péchés?
Oh ! il vaut mieux que je meure; d'ailleurs je l'ai bien
mérité; je vais prier Dieu pour que le Grand Conseil rejette
ma requête.
Il aurait même écrit pour la retirer, si je ne lui eusse
fait observer, que puisque les choses en étaient là, il
devait s'en remettre entièrement à Celui qui incline les cœurs
comme il le veut et qui tient dans sa main le fil de nos
jours.
Auparavant la pensée d'être exécuté à Courtelary le
faisait frissonner: maintenant il le désirait pour revoir
encore une fois ses parents, ainsi que ceux de sa victime et
pour implorer leur pardon. Auparavant il ne pouvait se faire
à l'idée d'être livré entre les mains du bourreau, elle le
révoltait: maintenant il s'y était habitué.
Et les derniers jours de sa vie, il manifestait une grande
impatience de partir et d'aller expier son crime sur
l'échafaud!
- Il me tarde de mourir, répétait-il souvent; je
n'aurais plus de bonheur dans ce monde !
- Mais avez-vous le sentiment de votre réconciliation avec
Dieu ?
- Oui, j'espère, je crois que Dieu m'a pardonné, je me
confie en mon Sauveur: il reçoit les plus grands criminels
qui se repentent!
Je l'exhortai souvent à s'examiner scrupuleusement, en la
présence du Seigneur, pour s'assurer s'il avait éprouvé ce
changement intérieur, dont parle Jésus quand il dit: Si
quelqu'un n'est né de nouveau, il n'entrera point au royaume
des cieux!
Je lui indiquai la nature et les caractères de cette
nouvelle naissance qui est l'œuvre du Saint Esprit; et
chaque fois j'obtins des réponses satisfaisantes, de manière
à ne plus douter de la réalité de son retour vers Dieu.
Elles me convainquirent aussi qu'il avait bien saisi les
vérités de l'Evangile et compris les instructions qu'on lui
avait données durant sa longue détention. Il lui semblait,
m'a-t-il dit dès lors, à plusieurs reprises, que c'était
pour la première fois qu'il lisait la Parole de Dieu.
Cette sainte parole lui devenait plus claire de jour en
jour, et il trouvait toujours plus de plaisir à la méditer,
en conférant entre elles les Ecritures. LCC n'était pas
fort communicatif, en général il exprimait peu; mais Dieu
n'en agissait pas moins sur son coeur pour le briser et
l'amener à la vraie tristesse qui produit une repentance à
salut, ce que sa mort a prouvé avec évidence.
Une chose cependant me peinait, c'est qu'il ne me
paraissait pas assez sentir l'horreur de sa conduite envers sa
victime; mais encore à cet égard j'ai pu me persuader qu'il
en était pénétré au fond de l'âme.
Enfin son recours en grâce fut rejeté à une forte
majorité par le Grand Conseil, et le pouvoir exécutif
décida qu'il partirait le 1er décembre pour être exécuté
le 2 à Courtelary. Ici commence une nouvelle période, bien courte sans doute,
mais bien intéressante, puisqu'elle devait prouver que la
grâce de Dieu n'avait pas travaillé en vain sur ce coeur si
longtemps rebelle.
Il serait trop long de rapporter en détail jusqu'aux
moindres circonstances; cependant je redirai fidèlement ce
qui m'a le plus frappé, ne doutant pas que le lecteur ne s'y
attende. Si j'omets quelque chose d'important, il faudra
l'attribuer à un défaut de mémoire.
La veille du départ je me rendis le soir dans sa prison;
il était déjà nuit. Il ne parut point surpris de ma visite
nocturne. A ma question: "Comment allez-vous? "il répondit: "Parfaitement bien!"
- Et si l'on venait vous annoncer que vous devez partir
cette nuit ?
- Oh ! J’en serais bien content, tenez, je voudrais
que ce fut à cette heure même; car il me tarde de mourir,
d'aller auprès de mon Seigneur; mais je désire que vous
m'accompagniez jusqu'à Courtelary; ce que je lui promis.
- Mais êtes-vous donc converti ? Car vous n'ignorez pas
que la mort est le roi des épouvantements pour le pécheur
impénitent, et que celui qui meurt sans conversion est à
jamais perdu !
- Je me confie en la miséricorde de Dieu en Christ.
- Le pouvez-vous, étant un si grand criminel ?
- Oui, parce que le Sauveur a eu pitié de moi, et qu'il
est mort pour les plus grands pécheurs !
- Comprenez-vous toute la profondeur de l'abîme où vous
êtes plongé, et le Seigneur vous en a-t-il retiré par sa
grâce ?
- Oui, je le crois, je suis un misérable, mais je me suis
reconnu, je me suis adressé à Jésus, il est aussi mort pour
moi.
Je vous félicite, lui dis-je, s'il en est ainsi. Dieu
veuille vous faire toujours mieux sentir combien vous êtes
coupable; afin que vous puissiez aussi toujours mieux
apprécier l'infinie charité du Sauveur, en qui seul nous
avons la rédemption par son sang, savoir la rémission de nos
péchés selon les richesses de sa grâce !
Il me demanda alors l'explication de la parabole des noces,
qu'il avait lue dans la journée, ajoutant que ce serait le
sujet de ses méditations dans son lit. Il me fit aussi part
du plaisir qu'il avait eu de la visite de M. le préfet de
Courtelary, et de M. le préfet de Bienne; ces Messieurs lui
ayant adressé de bonnes exhortations et promis de prier pour
lui. Jamais je ne l'avais vu aussi pénétré de gratitude
envers le Seigneur, et de reconnaissance envers ceux qui lui
avaient fait du bien; il désirait, disait-il, les remercier
encore et prendre congé d'eux avant de mourir. Messieurs les
pasteurs qui s'étaient occupés de lui, n'étaient surtout
point oubliés.
Avant de le quitter je fis une prière, après laquelle il
parut calme et serein, et je me retirai le coeur serré en
pensant à la journée suivante.
M. le directeur de la police centrale s'étant transporté
dans sa prison le même soir pour lui communiquer la décision
du Grand Conseil à son égard, LCC lui exprima le désir
d'être exécuté à Courtelary et le remercia encore de
l'humanité avec laquelle on l'avait traité.
Le 1er décembre un peu avant 5 heures du matin, je
m'acheminai tristement vers sa prison pour l'accompagner
jusqu'à Courtelary. La lumière mourante de quelques
réverbères éclairait à peine mon chemin: tout était
morne et silencieux. Je m'avance vers la porte de la prison;
elle s'ouvre; le gendarme me reconnaît et me laisse passer;
j'entre le coeur vivement ému, m'attendant à trouver LCC abattu, angoissé; mais quel n'est pas mon étonnement en le
voyant calme! Aussitôt qu'il m'aperçoit, il s'empresse
de me dire, qu'il est bien, qu'il est heureux d'aller mourir,
que c'est le plus beau jour de sa vie! Une voiture à
deux chevaux s'avance; nous y montons. LCC est placé à
mes côtés, les fers aux poignets; deux gendarmes bien
armés, chargés d'escorter le criminel, occupent le devant de
la voiture.
Je ne m'arrêterai point à décrire les sentiments divers
qui m'agitaient; il faut avoir été dans une position
semblable pour les comprendre. Ce que je puis dire, c'est que
mon coeur était en prière pour ce malheureux!
Les premières paroles qu'il prononça furent celles-ci:
Demain sera le jour de mon supplice; je ne voudrais pas le
renvoyer d'une heure, car Dieu m'a préparé. J'aurais bien
désiré, me dit-il ensuite, de laisser à mon brave geôlier
quelque chose en témoignage de ma reconnaissance; mais il ne
me reste plus rien d'autre que les vêtements que j'ai sur le
corps.
Je m'entretins avec lui sur l'état de son âme, sur son
crime, sur la miséricorde de Dieu en Christ, sur la nature du
vrai repentir, sur son exécution prochaine, sur les
dispositions qui devaient l'animer, interrompant de temps à
autre ces exhortations par de courtes invocations. Il avait
toute sa présence d'esprit, m'écoutait avec attention et
répondait à mes questions avec justesse.
A la pointe du jour, je le regardai attentivement; il
avait un air recueilli :
- A quoi pensez-vous ? lui demandai-je.
- Je m'entretiens avec mon Sauveur, fut sa réponse;
oh ! quel bonheur d'avoir un Sauveur! Alors il me
répéta encore qu'il croyait avoir obtenu grâce devant
Dieu!
Quand les ténèbres de la nuit furent entièrement
dissipées, je lui lus plusieurs passages des saintes
Ecritures, et successivement quelques psaumes, entre autres le
psaume cinquante et un, qu'il aimait beaucoup, et
j'accompagnais cette lecture de quelques réflexions que me
dictait la circonstance.
Plus tard je parcourus avec lui toute l'histoire de la
passion de notre Seigneur, qui l'intéressa aussi vivement que
s'il ne l'avait jamais entendue. Et quoi de plus propre à
être médité avec un pauvre criminel repentant qui marche en
supplice ?
La croix du Christ : n'est-ce pas elle qui doit attirer
tous ses regards, et à la fois l'humilier et le relever, le
pénétrer de douleur et d'espérance ?
Entre Nidau et Bienne, où nous devions prendre des relais
et où l'escorte devait se renforcer d'un gendarme, nous
vîmes accourir une foule de gens qui entourèrent la voiture
avec un air de curiosité. J'en fus peiné; mais LCC ne
s'en émut nullement.
- Il est tout naturel, dit-il, qu'ils veuillent voir un
grand misérable comme moi; pourquoi m'en plaindrais-je, moi,
criminel ? N'a-t-on pas couru après le Sauveur, lorsqu'on
l'emmenait pour le crucifier ?
- Sans doute que vous ne voulez pas vous comparer à Jésus
le Fils de Dieu ? lui dis-je.
- A Dieu ne plaise ! répondit-il, mais nous avons lu
cela dans l'histoire de la passion et j'en ai été frappé.
Près du péage de Boujean, comme nous étions descendus de
voiture, une femme en voyant LCC, se mit à répandre des
larmes: ne pleurez pas, lui dit-il je m'en vais auprès de
mon Seigneur !
Après avoir pris un verre de vin, il désira faire la
montée à pied pour se réchauffer. Je marchais à ses
côtés en m'entretenant avec lui, et les gendarmes au nombre
de trois, dont deux sous-officiers, hommes à la fois fermes
et humains, suivaient de près.
LCC jouissait de revoir la belle nature après un si long
emprisonnement; ses paroles exprimaient beaucoup de
reconnaissance envers Dieu.
- Il me semble, dit-il entre autres choses, que je suis
déjà dans l'éternité. Quelques personnes s'attachèrent
pour ainsi dire à nos pas d'une manière fort indiscrète,
jusqu’au haut de la montée; mais loin de s'en plaindre, il
témoigna avec calme que cela ne lui faisait rien, et que
même il voudrait pouvoir expier son crime en présence de
tous les habitants du pays.
Arrivés à Sonceboz, nous nous arrêtâmes un instant
devant l'auberge pour lui faire donner un cordial. Aussitôt il se forma auprès de la voiture un
rassemblement, où se trouvèrent plusieurs de ses
connaissances, qu'il appela par leur nom en leur tendant les
mains et leur disant qu'il s'en allait mourir avec joie.
Quelques personnes présentes l'ayant exhorté d'un air
attendri à se tourner vers Dieu et à lui demander grâce, il
leur répondit qu'il n'avait pas attendu jusqu'à ce moment,
et que le Seigneur avait eu pitié de lui.
En passant par Corgémont, il désira s'y arrêter quelque
peu, pour saluer M. le doyen, pasteur de sa paroisse,
ainsi que Mlle sa fille, pour lesquels il avait une grande
vénération; sa demande ne put lui être accordée; mais on
lui promit qu'il pourrait les voir à Courtelary.
Bientôt après la voiture traversa Cortébert, son village
natal. Ce fut un moment critique. A la vue de la maison
paternelle qu'il me désigna, et surtout à l'aspect de celle
qui avait été l'horrible théâtre de son crime, son
émotion fut grande, il était comme dans un état fiévreux,
et cherchait de ses regards ses parents pour leur dire adieu;
mais il ne les vit point; cependant il entrevit quelques
connaissances auxquelles il tendit les mains, en prenant
congé d'elles.
Au sortir de Cortébert, il s'écria en regardant vers le
bas de la montagne au-dessus de Courtelary:
- Voilà mon Golgotha !
(Quelques personnes ont donné à cette expression un tout
autre sens que celui qu'y attachait LCC, qui voulait tout
simplement dire: que ce serait le lieu de son supplice, comme
Golgotha pour le brigand converti).
Mais quelques instants après, tournant ses yeux vers la
plaine entre Cortébert et Courtelary:
- Non, dit-il tranquillement; je vois dans le pâturage
mon échafaud déjà dressé; on l'a entouré d'une barrière
pour empêcher les spectateurs de s'en approcher; demain à
cette heure j'aurai remis mon âme entre les mains de mon
Seigneur!
Puis il redit à peu près les mêmes choses en allemand
aux gendarmes, qui avaient les yeux humides de larmes.
A l'aspect d'un champ près de la route, couvert d'un blé
naissant, il fut ému et dit: "Voilà un champ que j'ai
longtemps cultivé ".
Mais ajouta-t-il immédiatement après :
En face de l'échafaud, situé à une petite distance de la
grand-route, il le considéra avec une grande attention. Comme
je lui demandais s'il n'éprouvait pas une émotion bien forte:
- Je ne saurais dire que non, répondit-il; mais j'ai
l'espérance que le Seigneur m'accordera la grâce d'y monter
avec courage. Je vous assure, ajouta-t-il ensuite, que je me
réjouis de plus en plus de mourir.
- Sentez-vous donc la grâce de Dieu dans votre coeur ?
- Oui, de plus en plus !
- Vous êtes un si grand criminel, vous croyez-vous donc
converti ? il faut que je vous le demande encore une fois?
- Oui, par la grâce de Dieu ! J'ai cru longtemps, me
répéta-t-il, qu'un meurtrier ne pouvait point entrer au
royaume des cieux; mais vous qui m'avez fait voir dans la
parole de Dieu, que les plus grands criminels, qui se
repentent sincèrement et qui croient en Jésus-Christ peuvent
être sauvés!
- Est-ce de coeur que vous le croyez ? En avez-vous le
témoignage au-dedans de vous ?
- Oui !
- Eh bien ! Que Dieu en soit béni !
J'ai omis bien d'autres choses, qui se dirent dans cette
triste course, et qu'il serait trop long de vouloir rapporter
en détail; mais qui toutes m'ont prouvé la sincérité du
repentir de LCC.
Il y eut cependant un moment, où il me sembla que l'ennemi
de son âme voulait le relever à ses propres yeux, et lui
inspirer de l'orgueil: c'est lorsque parlant aux gendarmes de
sa mort prochaine, il dit avec un air de contentement de
lui-même, que s'il avait voulu, il aurait pu s'échapper de
sa première prison à Berne. Mais comme je lui fis apercevoir
ce mouvement d'amour-propre, il parut s'en humilier aussitôt,
et effaça ainsi le sentiment pénible, qu'il m'avait fait
éprouver.
A Courtelary, où nous arrivâmes environ à midi, une
grande partie des habitants étaient sur pied et ils se
précipitèrent en foule dans la cour de la préfecture, où
nous descendîmes.
A peine LCC eût-il mis pied à terre que, se tournant
vers cette multitude, il s'écria à haute voix:
- Vous voyez un grand criminel devant vous, qui va bientôt
mourir; mais il n'est plus le même que vous l'avez vu
partir pour Berne. Grâce à Dieu, je mourrai avec joie, en
remettant mon âme entre les mains du Seigneur; je demande
pardon à tout le monde, et je désire parler à tous ceux qui
voudront encore me visiter avant ma mort.
Puis ayant été conduit dans une chambre de la
gendarmerie, il nomma toutes les personnes qu'il désirait le
plus de voir, et entre autres il demanda avec insistance ses
parents et ceux de la victime, afin de pouvoir implorer leur
pardon; et M. le vice-préfet s'empressa de les faire
quérir.
Depuis midi jusqu'au soir il ne cessa de recevoir des
visites.
Tous ceux qui l'avaient connu et qui, peu auparavant
éprouvaient de l'horreur à l'ouïe de son nom, trouvaient
qu'il avait été fait un homme nouveau; ses paroles étaient
celles d'un converti. Elles ont étonné et édifié tous ceux
qui l'ont visité. A tous il disait que son crime était
horrible, qu'il l'avait confessé à Dieu, qu'il en demandait
pardon aux hommes, et qu'il mourrait résigné et content,
parce qu'il se jetait dans les bras de Dieu par Jésus-Christ.
Plusieurs pasteurs s'étant rendus auprès de lui, il témoigna une vraie
satisfaction de les voir, et il leur exprima avec une telle
énergie les sentiments de foi et de repentance qui
l'animaient, qu'ils en furent tout réjouis et d'autant mieux
disposés à lui offrir les soins de leur ministère, jusqu'à
son dernier soupir. Ils décidèrent entre eux, qu'ils lui consacreraient
successivement trois heures, afin qu'il ne fût plus seul
jusqu'au moment de sa mort.
La scène la plus touchante qui se passa la veille de son
supplice, fut celle de son entrevue avec sa mère, son frère,
ses beaux-frères et ses sœurs. M. le doyen, qui ne le quitta point de cinq à huit
heures du soir, était à l'entretenir de l'état de son âme
et de son heure dernière, lorsqu'on vint lui annoncer leur
visite. A peine sa mère est-elle entrée, qu'il tombe à genoux
devant elle, puis il se précipite sur son col et la tient
longtemps embrassée, en poussant des sanglots et en criant
merci !
- Qu'as-tu fait, malheureux fils ! disait la mère.
- Pardonnez à votre malheureux fils ! disait
celui-ci.
Des bras de la mère il se jette successivement dans ceux
du frère, des beaux-frères, et des autres parents qui
étaient avec eux. Ses paroles furent déchirantes; la chambre
retentit de plaintes et de gémissements. Gendarmes et
assistants, tous étaient attendris.
- Consolez-vous, disait le condamné à ses parents;
consolez-vous, ma mère, je meurs tranquille. J'ai reconnu mon
crime; j'en ai demandé pardon à Dieu; je vais à mon
Sauveur, il me pardonnera.
Cette scène durait depuis un tiers d'heure environ; il
fallut se quitter; quels lamentables adieux ! On ne
saurait les redire. Il semblait que la mère et le fils ne
pouvaient s'arracher des bras l'un de l'autre. Il semblait que
les deux frères ne pouvaient se séparer. Grand Dieu !
quelle douleur ! elle était déchirante !
Cependant, avant de s'en aller, la mère voulut que son
fils déclarât, si elle l'avait excité à tuer son
infortunée victime; comme l'on pense bien, le fils affirma
qu'elle n'y avait aucune part et que lui seul était coupable.
Il restait encore une scène non moins sérieuse, qui
devait se passer cette soirée. LCC, comme nous l'avons
déjà fait observer, avait demandé à voir les parents de sa
victime, afin d'implorer leur pardon.
Le père et le frère arrivèrent. On aurait voulu voir
dans les paroles du coupable quelque chose de plus pressant,
l'expression d'une plus grande douleur. Lorsque je lui en fis ensuite l'observation, il m'assura
qu'il n'en sentait pas moins toute l'énormité de son crime;
mais qu'après tant d'émotions diverses il n'avait plus été
en état d'exprimer, comme il l'aurait voulu, tout ce qu'il
éprouvait. Cela se conçoit, d'ailleurs LCC n'était point
du tout démonstratif, ainsi que je crois l'avoir déjà fait
remarquer. Cependant ses paroles allèrent au coeur du
malheureux père, qui, généreusement et d'une manière toute
chrétienne, accorda le pardon demandé.
Il dit que touché du repentir qu'il voyait dans le
meurtrier de sa fille, et sachant qu'il fallait pardonner aux
hommes, comme nous désirons que Dieu nous pardonne, il lui
pardonnait, malgré tout le mal et le chagrin qu'il lui avait
causés. Cette scène de réconciliation, scellée par
l'attouchement des mains, fut satisfaisante pour les
assistants.
Quand LCC fut un peu remis, il s'assit et dit à M. le doyen
(qui m'a fait part de ces
circonstances, dont je n'ai point été témoin, et ce fut
dans la salle du tribunal, que LCC ne quitta plus jusqu'à
son départ pour l'échafaud, que se passèrent toutes ces
choses. On lui avait délié les mains, et il pouvait
librement se promener dans la chambre) qu'il avait encore
donné de justes larmes à son crime, et aux affections de ce
monde; mais qu'il se retournait avec plaisir vers son Dieu et
son Sauveur.
M. le doyen lui parla alors de la satisfaction qu'il
devait avoir eue de revoir ses parents, et de s'être
réconcilié avec le père de sa victime ; et il en prit
occasion de lui faire remarquer avec quelle douceur il était
traité et quelle preuve de bonne volonté on lui donnait, en
laissant venir auprès de lui tous ceux qui demandaient à le
voir ou qu'il avait appelés.
Ce fut alors qu'il se sentit pressé d'en témoigner sa
reconnaissance au gouvernement, en signant l'adresse, dont il
sera fait plus tard mention, qui était l'expression de ses
sentiments, et qu'il chargea M. le doyen de remettre à M. le
vice-préfet pour la faire parvenir à ses juges et au Conseil
exécutif.
A 8 heures du soir, ainsi qu'il en avait été convenu, je
me rendis auprès de LCC. Je craignais beaucoup de le
trouver distrait par le grand nombre de personnes qu'il avait
vues ; épuisé et moralement affaibli à force d'avoir été
mis en scène ; je craignais également que peut-être son
orgueil naturel ne lui persuadât qu'il était en quelque
sorte un personnage intéressant, puisque tant de personnes
lui témoignaient de l'intérêt.
Aussi ne pus-je m'empêcher de lui faire part de mes
craintes, en l'exhortant à s'examiner soigneusement devant
Dieu, et à se rappeler qu'il était un grand
malfaiteur !
- Vous savez, lui dis-je, que c'est en partie l'orgueil qui
vous a perdu ; oh! prenez garde qu'il ne vous aveugle
encore, et que le Démon ne vous détourne du Seigneur.
Il me rassura par des paroles qui portaient l'empreinte de
la sincérité et de l'humilité. Je méditai encore avec lui
un psaume, et fis une prière à genoux, à laquelle prirent
visiblement part les gendarmes qui le gardaient ; puis je
l'engageai à se recueillir en silence en la présence de Dieu
et à se fortifier par des entretiens avec le Seigneur, et
l'invitai à prendre du repos sur un lit préparé à cet
effet dans la chambre où il se trouvait. Il me souhaita le
bonsoir, en me disant qu'il était bien, entre les bras de son
Dieu, et que son âme était maintenant calme et heureuse.
Cependant il ne put dormir, le sommeil fuyait ses paupières.
Messieurs les pasteurs
se rendirent tour à tour auprès de lui, pour s'entretenir et prier avec lui
quand il le désirait, et pour lui adresser les exhortations
et les consolations nécessaires. Tous furent réjouis, édifiés et consolés eux-mêmes, en
voyant combien la grâce de Dieu avait travaillé sur ce coeur,
naguère si endurci! Que ne puis-je ici reproduire toutes les paroles qui furent
prononcées, toutes les prières qui furent adressées au Dieu
des miséricordes durant cette nuit solennelle, dans cette
chambre où un pauvre criminel se préparait à la mort!
Le lendemain de bonne heure je retournai auprès de LCC.
Il était assis auprès d'un feu de cheminée. Son visage
était fort pâle ; mais à ma question : "Comment êtes-vous
?", il répondit : "Dieu soit loué,
parfaitement bien!"
Il m'avoua cependant que, peu auparavant, il avait passé
par une espèce d'agonie ; par des angoisses difficiles à
décrire, son crime s'étant de nouveau présenté à lui dans
toute sa noirceur ; et qu'il avait éprouvé une grande
frayeur à la pensée de son supplice ; mais que maintenant le
Seigneur l'avait délivré de toutes ses craintes ; qu'il
était prêt à marcher à l'instant même à la mort ; et
qu'il pouvait à peine attendre l'heure de son départ de ce
monde.
Je lui dis alors, que je bénissais Dieu de ce qu'il lui
avait accordé la grâce de sentir encore une fois vivement
son crime, ainsi que sa profonde misère spirituelle ; afin
que lui, pauvre criminel, qui n'avait mérité que les peines
de l'enfer, pût d'autant mieux apprécier toute l'étendue de
la charité de Dieu qui le sauvait gratuitement en
considération des mérites de son Fils bien-aimé, selon
qu'il est écrit : "Dieu a tellement aimé le monde qu'il
a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en Lui ne
périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle".
J'ajoutai que dès cet instant il ne devait plus détourner
ses regards du Christ, auquel il était redevable de son
salut; qu'il devait se le représenter souffrant et mourant
sur une croix maudite, quand il monterait à l'échafaud.
Il me répondit qu'il lui tardait d'aller chanter ce
cantique des rachetés : "A Celui qui nous a aimés, qui
nous a lavés de nos péchés dans son sang etc., soit la
gloire et la force au siècle des siècles" ; que
la croix de Christ était toujours devant ses yeux ; et que
ses dernières paroles seraient celles-ci : " Seigneur je
remets mon esprit entre tes mains!" Un moment
après on vint lui annoncer quelques jeunes gens, qui
demandaient encore à le voir : Faites-les entrer, dit-il
aussitôt. Ils étaient de son village ; l'un d'eux était son
filleul. Il prit congé d'eux, en leur adressant les plus
touchantes exhortations, et en leur parlant avec onction de la
grâce que le Seigneur lui avait faite.
J'ai oublié de rapporter que la veille, en faisant les
adieux les plus tendres aux enfants de feu son frère auxquels
il était fort attaché, il leur avait fait entendre ces
paroles entremêlées de soupirs et de sanglots :
- Mes chers enfants : j'aurais dû vous servir de père et
vous donner le bon exemple, et voilà que j'ai fait tout
l'opposé : Oh! Que mon exemple vous serve de
leçon! Donnez votre coeur à Dieu ; vivez dans la
crainte. Oh! Qu’Il vous bénisse!
M. le doyen étant survenu, il fit une prière en
faveur du pauvre LCC, après quoi je priai aussi en son nom. Un peu après neuf heures, M. le vice-préfet, accompagné
de M. le président, se rendit à la salle du tribunal, et fit
lire à LCC, par M. le secrétaire de préfecture, son
arrêt en présence de plusieurs témoins. Cette lecture terminée, LCC demanda la parole, et
s'adressant à M. le président, lui exprime sa douleur de
s'être conduit si indignement durant sa procédure, et
d'avoir usé de tant de mensonges et d'hypocrisie ; il implore
son pardon ; il reconnaît que sa sentence est juste, qu'il
l'a bien méritée; et il remercie encore tous ses supérieurs
de l'humanité dont il a été l'objet.
M. le président l'ayant assuré qu'il lui avait pardonné
de bon coeur, il en paraît réjoui, et élève sa voix pour
faire part aux assistants des sentiments qui l'animent. Mais
sur l'observation qu'il doit conserver ses forces, s'il veut
parler au peuple sur l'échafaud, comme il en avait manifesté
l'intention, il s'arrête et garde le silence. C'est alors
qu'il est remis entre les mains du bourreau, pour être lié
et conduit au supplice.
LCC avait toujours beaucoup redouté ce moment terrible,
qui devait si fort l'humilier ; mais j'avais cherché à l'y
préparer, en lui rappelant que si Christ le Saint de Dieu,
s'était laissé lier comme un malfaiteur, sans prononcer une
seule plainte, il convenait à un criminel comme lui de se
soumettre à cette humiliation. Aussi fut-il calme et se
laissa-t-il conduire comme un agneau.
Au sortir de la maison, les six pasteurs présents,
auxquels était venu se joindre le pasteur allemand,
l'entourent, aucun ne veut rester en arrière, malgré la
forte émotion qu'ils éprouvent. Deux d'entre eux marchent à
ses côtés, les autres devant lui.
Une foule immense, accourue de toutes parts à ce
spectacle, le précède, l'accompagne et le suit.
Tour à tour les pasteurs qui sont à ses côtés, lui font
répéter les paroles d'un psaume, ou une autre prière que LCC
prononce d'une voix forte et avec ferveur.
Le cortège avance lentement...
LCC a conservé toute sa présence d'esprit et marche
d'un pas assuré.
Le convoi s'étant arrêté un instant, l'un des pasteurs
lui dit :
- Prenez courage ! LCC...
- Oh ! s'écrie-t-il avec l'expression du bonheur,
Dieu soit béni ! Mes chers pasteurs, je ne crains point
la mort, au contraire je m'en réjouis ! Si vous saviez
quelle joie il y a dans mon âme !
En approchant du lieu de l'exécution, il me dit :
- Voyez, cher pasteur, mon âme est déjà auprès de mon
Sauveur !
Parvenu enfin dans l'enceinte fermée, où était élevé
l'échafaud, il fait les adieux les plus touchants à MM. les
pasteurs qui l'entourent, en les remerciant avec
attendrissement de l'intérêt qu'ils ont pris à son âme
immortelle.
- Voilà le chemin de ma croix, me dit-il, en me montrant
l'escalier de l'échafaud.
Ici, lui dis-je, nous allons nous quitter, mais comme j'ai
tout lieu de croire que Dieu vous a inspiré un véritable
repentir et qu'il vous a donné la foi qui sauve, j'espère
que nous nous reverrons un jour dans le Ciel, pour y
célébrer les miséricordes du Seigneur.
Alors serrant mes mains dans les siennes, il me charge de
remercier expressément en son nom, Messieurs les pasteurs de
Berne qui l'ont aussi visité, ainsi que toutes les personnes
qui lui ont fait du bien et qui ont prié pour lui.
- Dites à tout le monde, telles furent ses paroles, que je
meurs en pécheur repentant et plein de joie, avec l'assurance
que Dieu m'a pardonné pour l'amour du Seigneur!
Puis il monte d'un pas ferme à l'échafaud, accompagné de
M. le doyen et de l'un des pasteurs, qui vont
l'assister dans ses derniers moments.
Du haut du lugubre théâtre de sa mort, LCC veut parler
à la foule immense qui l'entoure. Je voudrais pouvoir me
rappeler toutes ses paroles, qui firent répandre bien des
larmes. Voici à peu près en quels termes le coupable
s'exprima d'une voix solennelle :
Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ! Amen.
Messieurs les pasteurs et vous tous qui m'écoutez!
Vous voyez en moi un exemple frappant de ce qu'un homme
peut dépendre, lorsqu'il abandonne la bonne voie! Vous
voyez un grand criminel! Mon crime vous fait horreur ;
j'en suis affligé vivement et vous en demande pardon, après
en avoir demandé pardon à Dieu et à mon Seigneur
Jésus-Christ. Oui, je suis un grand criminel. C'est l'oubli
de Dieu qui m'a conduit là : je n'ai point prié, je n'ai
point veillé ; je n'ai pensé qu'aux choses du monde.
Je n'ai point d'éloquence pour bien parler, je ne suis
qu'un pauvre paysan, mais ce que je vous dis, c'est du fond de
mon coeur. Il faut que je vous le dise : je ne me suis point
souvenu de la mort de Christ ; je me suis abandonné au
péché et au crime ; j'ai oublié ce bon Dieu, ce bon
Seigneur qui a souffert pour moi. O mon Dieu! Où en
suis-je venu! J'espère que le spectacle que j'offre ici
vous servira, et que jamais il ne se représentera ici de
pareils criminels.
Oh ! Mes chers concitoyens ! Prenez exemple sur
moi ! Si j'avais invoqué le Seigneur, et si je l'avais
craint, je ne serais pas tombé comme cela. Voyez, jeunes
gens, on commence par de petites fautes pour arriver à
l'échafaud ; il suffit de prendre une épingle pour devenir
plus voleur! Ne mettez pas Dieu en oubli ; priez-le,
lisez sa parole, convertissez-vous. J'ai commencé par l'oubli
de Dieu, j'ai violé un de ses commandements, il n'en restait
plus que neuf. Pères et mères qui m'écoutez, recommandez
bien à vos enfants la loi du Seigneur ; car c'est par l'oubli
de ce commandement que je vais mourir. J'ai renié mon Dieu,
mais je m'en repens sincèrement, et par sa grâce je suis
rentré dans le bercail.
Je sais que l'on a fait pour moi des prières dans nos
églises le jour de Jeûne ; je l'ai bien senti, je vous en
remercie. Je remercie tous ceux qui ont pris part à mon
malheureux sort et qui ont prié pour moi. Si j'ai fait tort
à quelqu'un, j'en ai du repentir et j'en demande pardon au
nom du Seigneur Jésus-Christ.
Je vais bientôt mourir, mais je ne meurs pas comme une
bête ; mon corps sera bientôt étendu là, mais mon âme
sera auprès de mon Dieu, de mon Seigneur! J'ai appris
à le connaître. Je lui ai confessé mon crime et tous mes
péchés, je l'ai prié au nom de mon bon Sauveur qui est mort
pour les coupables, et il m'a pardonné. Je quitte ce monde
sans regret, parce que je vais remettre mon âme dans les bras
du Seigneur.
S'étant arrêté un instant, il ajouta :
" Oh! Combien de choses j'aurais encore à vous
dire, mais mes idées sont embrouillées : O mes pauvres
parents! Quelle douleur, quelle honte je vous ai
attirées! O mes parents, ô mes amis, je ne vous
reverrai plus !
Oh Dieu ! Voilà le lieu (il pouvait le voir du haut de
l'échafaud), où j'ai commis le crime ; voilà le lieu où
j'ai poignardé le coeur de mes parents!
Oh ! Je m'en repens au moins. J'en demande mille fois
pardon à Dieu. Adieu mes parents, adieu mes frères, adieu
mes amis, je vais me rendre dans les bras du Seigneur!
Adieu mes amis, mes frères, mes sœurs".
Dans ce moment, il commença à sangloter. On voyait toute
la profondeur de son repentir; on voyait qu'il aurait voulu
s'humilier encore davantage, et en même temps témoigner
hautement la vivacité de sa foi et de sa reconnaissance
envers Celui qui l'avait racheté par son sang précieux.
Puis il alla tranquillement se placer sur la sellette, pour
recevoir le coup mortel. Déjà assis il se relève, en disant
qu'il a oublié quelque chose, et tournant les yeux vers le
ciel, il s'écrie à haute voix :
Seigneur ! Je remets mon esprit entre tes mains !
Pendant que les bourreaux font les préparatifs de mort, LCC
redit jusqu'à trois fois les mêmes paroles, en les
terminant par celle-ci :
- O Dieu Père, Fils et Saint Esprit, je te recommande mon
âme. Amen.
Au moment où M. le pasteur lui fait répéter la
seconde demande de l'oraison dominicale : " Ton règne
vienne", le glaive du bourreau frappe le criminel
et sépare sa tête du tronc avec la rapidité de l'éclair ;
elle tombe et ses lèvres mourantes, qui continuent à se
remuer quelques secondes, paraissent vouloir encore balbutier
une prière.
Ainsi mourut à la fleur de l'âge LCC !
Ce fut alors, si je m'en souviens bien, que M. le
vice-préfet, qui avait assisté à cheval à l'exécution,
comme représentant du pouvoir exécutif, lut la déclaration
suivante :
Monsieur le vice-préfet !
François LCC, de Cortébert, à la veille de subir son
supplice, touché des marques de bonté et d'intérêt que lui
a données le public, et de la manière bienveillante et
paternelle dont il a été traité, par ses juges et par le
gouvernement, vient vous prier, Monsieur le vice-préfet,
d'être auprès de tous, l'organe de sa reconnaissance et de
son amer et profond regret d'avoir indignement offensé Dieu
et les hommes, et violé sa loi en commettant le crime odieux
qu'il s'est permis. Il fait des vœux pour la conservation des
jours de ses juges et des membres du gouvernement, ainsi que
pour la prospérité de la république, dont il se reconnaît
avoir été un membre indigne. Il demande encore une fois
pardon à Dieu et aux hommes et meurt avec soumission et
repentir.
Courtelary, le 1er décembre, la veille de mon supplice.
Signé: F. LCC.
Après la lecture de cet écrit, M. le doyen, debout
auprès du cadavre, adressa à la multitude, d'un ton
solennel, le discours qu'on va lire :
Chers auditeurs et concitoyens !
Après l'horrible spectacle, auquel vous êtes venus
assister, vous attendez sans doute de nous, que nous vous
adresserons quelques paroles pour en faire ressortir tout ce
qu'il y a de saisissant et d'instructif.
Un cri d'horreur s'est fait entendre à l'ouie du crime qui
a amené aujourd'hui le coupable sur l'échafaud. Ce cri avait
retenti au loin. La justice l'a entendu : elle a frappé le
coupable. La loi est satisfaite, et la société apaisée.
Il est une première réflexion que vous avez faite sans
doute et qui vous aura accompagné en vous rendant ici, c'est
que le crime ne reste pas impuni. Il a beau s'entourer de
ténèbres et se retrancher derrière la dénégation,
toujours il vient découvert, et la justice l'atteint.
Oui, il est une heure pour la justice, il est une heure
pour le repentir. Ne croyait-il pas échapper à cette justice
le malheureux qui la bravait et qui est tombé ici sous ses
coups? Cependant il balbutie, il hésite, il se trouble et
s'embarrasse dans ses réponses : enfin la force de la
vérité l'emporte, et il avoue son crime. Mais dans quel
état de dépravation ne faut-il pas être tombé pour
concevoir et exécuter un tel crime : On n'arrive, dit-on, à
de grandes fautes qu'après s'en être permis de plus petites.
A ce compte, il faudrait que le malheureux qui vient
d'expier les siennes, eût déjà commencé par d'autres
fautes moins graves. La pensée du crime s'introduit-elle si
subitement dans le coeur humain ? Je n'en dirai rien, et ne
veux rien décider. LCC n'était pas connu pour un
méchant homme : aussi son crime n'en a causé que plus
d'étonnement. Mais est-il difficile de se l'expliquer ? L'aurait-il
commis, ce crime affreux, s'il eût eu des principes de
sagesse et de vertu, s'il eût eu dans son coeur la crainte de
Dieu et le sentiment du devoir ?
Ah ! Une faute en amène toujours une autre. Il
s'était livré à un commerce impur avec une malheureuse
victime de sa brutalité. Une grossesse en avait été le
fruit. Il n'ose le désavouer. Mais des considérations toutes
mondaines l'arrêtent et le retiennent. La règle unique de
ses pensées et de ses jugements était l'argent : c'est le
dieu qu'il servait. Il ne trouve aucune fortune dans la
personne qu'il a séduite. Il faut donc s'en défaire ; il
faut faire disparaître et la mère et l'enfant. O horreur !
Un double meurtre est conçu et exécuté. Voilà
l'explication du crime ; et c'est ainsi qu'il est vrai de dire
qu'un abîme appelle un autre abîme, et que quand la
convoitise a conçu, elle enfante le péché.
Ne l'oubliez pas, ô vous, qui pouvez nourrir dans votre
coeur de coupables pensées ; n'oubliez pas que le vice perd,
empoisonne et détruit le corps et l'âme ; n'oubliez pas que
le crime conduit à la mort. Et quelle mort, grand Dieu !
Quelle mort que celle que l'on subit sur l'échafaud ! Le sang
qui a coulé ici imprime à la mémoire du condamné une tache
ineffaçable et cette tache est moins l'ouvrage du sang
répandu, que celui qui résulte de la cause même du
supplice, de cette action infâme, et du crime enfin qui y a
donné lieu. Que l'on ne s'en prévale pas pour en faire
rejaillir la honte sur sa famille ! Les crimes, vous le savez,
sont personnels. Ah! C’est assez sans doute pour elle
de cette scène de douleur et d'effroi, sans qu'on l'accable
encore de reproches et de mépris.
Oh ! Qu’elle est, en effet, lamentable cette scène
tragique ! Non seulement elle l'est pour sa famille et
son village entier, mais ne l'est-elle pas aussi pour tout le
pays ? Oui, cette journée est une journée de deuil pour ce
vallon. Y pouvez-vous penser sans gémir et pleurer ? Et
après cela, aura-t-on le courage de se livrer aux mouvements
d'une joie bruyante et mondaine ?
Non, vous retournerez chez vous, l'esprit frappé, le coeur
ému et l'âme abattue ; vous pleurerez sur les travers et les
crimes de l'espèce humaine. Vous plaindrez le coupable après
avoir élevé vos prières vers le ciel en sa faveur. Mais si
vos cœurs sont pleins de tristesse, ils emporteront cependant
d’ici un sentiment de consolation.
Vous avez vu le coupable montrer du repentir ; vous avez
entendu de sa bouche l'expression de sa douleur : il vous a
dit que c'était l'oubli de Dieu qui l'avait fait tomber si
bas. Mettez ces paroles dans vos cœurs, et qu'elles vous
servent de leçons pour vous apprendre, que le méchant fait
une œuvre qui le trompe.
Il y a longtemps qu'il ne s'était pas fait d'exécution
capitale dans ces lieux ; et nous espérions que nos yeux n'en
seraient jamais frappés. Fasse le ciel que celle-ci soit la
dernière!
Mais si vous voulez que ce vœu soit accompli, faites en
sorte que la piété et la vertu soient honorées et
observées parmi nous.
Le pays qui a des mœurs et où la religion fleurit, trouve
en elles des gages de prospérité et de paix ; ce n'est qu'en
bannissant les vices de son sein qu'il peut prévenir les
désastres et les calamités.
Marchons donc tous ensemble dans les sentiers du Seigneur,
car ce n'est que de cette manière que l'on peut se préparer
une heureuse fin et se promettre de s'endormir en paix dans le
sein de Dieu.
Emportez tous cette conviction dans vos cœurs, et qu'elle
vous engage à servir Dieu afin de mourir dans sa crainte et
dans son amour. Amen!
Ce discours terminé, je me sentis fortement pressé de
rendre témoignage à la grâce de Dieu envers ce grand
pécheur, qui venait de tomber sous la hache de la justice ;
et après avoir demandé à M. le vice-préfet la permission
de faire entendre quelques paroles à la foule réunie,
quoique je n'y fusse point préparé, je montai sur
l'échafaud qui était tout couvert de sang, et m'exprimai en
ces mots :
Chers concitoyens !
Quoique vous veniez d'entendre de la bouche de mon
vénérable collègue, M. le doyen, un discours bien
propre à produire sur vous une forte impression, il faut que
je cède au besoin de vous dire, ce que Dieu a fait en faveur
du criminel dont vous venez de voir rouler la tête, et que
j'ai été appelé à visiter dans sa prison depuis environ
cinq mois. LCC lui-même avait le désir que tout le monde
sût comment le Seigneur l'a ramené à Lui dans sa grâce
infinie.
Le lugubre spectacle que nous avons sous les yeux nous
retrace vivement, d'une part toute l'étendue de la
perversité naturelle du coeur de l'homme, et de l'autre toute
la miséricorde de Dieu en Christ, et de la puissance de sa
grâce envers les plus grands pécheurs qu'il convertit.
Je ne rappellerai pas le crime de LCC, vous le connaissez
tous; mais ce que je dois vous dire : c'est que ce
pécheur, si longtemps endurci, a enfin cédé aux impressions
de la grâce, à laquelle il avait d'abord résisté. J'ai
été le témoin de cette œuvre admirable de mon Dieu. J'ai
vu comme il a successivement amené ce criminel au repentir et
à la foi au Sauveur, afin qu'il fût comme "un tison
arraché du feu ".
LCC était à jamais perdu, si le Seigneur n'avait eu
compassion de son âme immortelle. En vain aurait-il expié
son crime devant les hommes. En satisfaisant à la justice
humaine par son supplice, il n'eût point encore satisfait à
la justice du Dieu fort, qui est un feu consumant, et qui
déclare dans sa Parole que les ouvriers d'iniquité ne
subsisteront point en sa redoutable présence...
Il était donc à jamais perdu ce misérable pécheur, car
il ne pouvait rien donner en rançon pour son âme, ni rien
faire pour anéantir son crime! Mais grâces immortelles
en soient rendues au Dieu des miséricordes... Celui qui est
descendu des cieux pour venir chercher et sauver ce qui était
perdu : Jésus Christ le Rédempteur des hommes, qui a expié
les péchés de ceux qui croient véritablement en Lui, et qui
les transforme par sa grâce en des hommes nouveaux...
Jésus Christ qui a dit au brigand sur la croix : "
Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis ", est aussi
venu chercher et sauver le criminel dont nous parlons. Il a
heurté à coups redoublés à la porte de son coeur, si
longtemps fermée à son Dieu : enfin elle s'est ouverte, et
le Seigneur après avoir humilié ce pécheur, pour l'amener
à la repentance, lui a fait éprouver l'efficacité de son
sang par la foi en son nom, et l'a converti.
Vous avez entendu LCC lui-même vous déclarer hautement
avant sa mort que Dieu lui avait pardonné, et qu'il mourait
en paix. Quel monument de la grâce de Dieu!
Chers concitoyens! Ne nous contentons pas de maudire
le crime de ce malfaiteur, et d'admirer la bonté du Seigneur
envers lui... Mais prenons occasion de cet exemple de mettre
la main sur notre conscience et de nous examiner sérieusement
en la présence de Celui, qui sonde les cœurs et les reins,
pour savoir, si nous-mêmes nous ne sommes pas tous des
pécheurs dignes de la condamnation éternelle ? Point
d'illusions!
Celui qui a dit : " Tu ne tueras point ", a aussi
dit que celui qui hait son frère est un meurtrier. Il a dit :
" Maudit est quiconque ne persévère pas dans toutes les
choses écrites au livre de la loi pour les faire ". Or,
où est-il 'homme de bonne foi, qui ose affirmer qu'il a
gardé tous les commandements de Dieu, et que ses sentiments
ont toujours été conformes aux saints préceptes de l'Evangile?
Rentrons donc en nous-mêmes, humilions-nous profondément en
la présence du Seigneur devant le tribunal duquel il nous
faudra bientôt tous comparaître ; et pendant qu'il s'offre
encore à nous comme Sauveur, confessons-lui humblement nos
péchés et notre corruption ; recourons à sa croix,
repentons-nous, embrassons par la foi ses mérites et sa
justice, et prions-le avec ardeur de nous convertir.
Oui ! Retournons tous à Dieu par le chemin qui nous a
été tracé, par la foi en Jésus-Christ, afin qu'étant
régénérés par son esprit, nous veillions et nous priions
désormais pour ne point tomber en tentation.
Et comme le peuple juif, qui avait assisté au supplice du
Sauveur, retirons-nous d'ici, dans le sentiment de notre
misère, en nous frappant la poitrine.
Après ces discours, la foule, qui les avait écoutés dans
un religieux recueillement se retira en silence ; on
n'entendit aucun cri, aucune parole inconvenante. Et plusieurs
des assistants ont paru avoir emporté de ce spectacle des
impressions profondes, que Dieu veuille rendre durables dans
un grand nombre d'âmes!
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